Pouvoir central révolutionnaire

« L’idée même de Révolution s’est transformée depuis les années vingt. D’abord, la politique passionne moins les Français depuis que la Chambre a été insonorisée et que M. Michel Debré les a constitutionnellement dissuadés de s’occuper de ce qui les regarde.

[…] les Révolutions qui ont pour cause prochaine la faiblesse ont bientôt pour effet le renforcement du pouvoir central.

Revel a raison de dire que, s’il devait en venir une nouvelle, elle éclaterait probablement aux États-Unis plutôt qu’en Europe occidentale : c’est que les pouvoirs locaux y conservent des attributions importantes et que chez nous, le pouvoir central ne peut guère gagner, ayant déjà presque tout pris. »

Emmanuel BerlLe virage (Éd. Gallimard, nrf, p. 8) – 1972

Expansion mondiale du moche

« D’où vient le mauvais goût ? Pourquoi y a–t-il du lino plutôt que rien ? Comment le kitch  s’est-il emparé du monde ?

La ruée des peuples vers le laid fut le principal phénomène de la mondialisation.

Pour s’en convaincre, il suffit de circuler dans une ville chinoise, d’observer les nouveaux codes de décoration de La Poste française ou la tenue des touristes.

Le mauvais gout est le dénominateur commun de l’humanité. »

Sylvain TessonDans les forêts de Sibérie (Éd. Gallimard, nrf, p.30) – 2011

Monde moderne prostitutionnel

« Le monde moderne n’est pas universellement prostitutionnel par luxure. Il en est bien incapable. Il est universellement prostitutionnel parce qu’il est universellement interchangeable.

Il ne s’est pas procuré de la bassesse et de la turpitude avec son argent. Mais parce qu’il avait tout réduit en argent, il s’est trouvé que tout était bassesse et turpitude.

Je parlerai un langage grossier. Je dirai : Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est le maître du curé comme il est le maître du philosophe. Il est le maître du pasteur comme il est le maître du rabbin. Et il est le maître du poète comme il est le maître du statuaire et du peintre.

Le monde moderne a créé une situation nouvelle, nova ab integro. L’argent est le maître de l’homme d’Etat comme il est le maître de l’homme d’affaires. Et il est le maître du magistrat comme il est le maître du simple citoyen. Et il est le maître de l’Etat comme il est le maître de l’école. Et il est le maître du public comme il est le maître du privé.

Et il est le maître de la justice plus profondément qu’il n’était le maître de l’iniquité. Et il est le maître de la vertu plus profondément qu’il n’était le maître du vice.

Il est le maître de la morale plus profondément qu’il n’était le maître des immoralités.  »

Charles PéguyNote conjointe sur M. Descartes (Ed. Gallimard, nrf, 8e édition, pp. 291-292) – 1914 [1942]

Le petit garçon d’Haarlem

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Le petit garçon hollandais, dessin inspiré de cette histoire…

« Hans Brinker était un petit garçon des belles étendues de Hollande, habitant dans la commune de Spaarndam. Amoureux de ce « pays » que l’on a qualifié de « bas » en raison de son souci constant du niveau des eaux, il vivait comme beaucoup de ses camarades et compatriotes proche d’une digue. Et c’est naturellement qu’il empruntait chaque soir le chemin qui la longeait afin de rentrer chez lui. Rien de bien particulier ne s’y passait. Pourtant un soir, alors qu’il revenait à la maison à vélo, fredonnant un air avec insouciance, un bruit inattendu attira son attention. De quoi pouvait-il bien s’agir ? Hans jeta un œil en bas de la digue et un frisson le gagna. Une toute petite brèche laissait passer un filet d’eau. Ô quiconque ne connaît pas la puissance de l’eau, et sa capacité à renverser tous les obstacles placés sur sa route, n’y aurait sans doute pas prêté attention. Mais Hans, comme tout un chacun ici, était un vrai connaisseur des dégâts qu’elle peut occasionner et il se précipita donc au bas de la digue. Que faire ? Personne aux environs… Aucune possibilité de colmater cette petite brèche. Il n’hésita pas plus longtemps et glissa son doigt dans l’interstice d’où s’échappait l’eau. Le « bouchon » fonctionna à merveille. Jusqu’à quand ? Il était soudain prisonnier de la digue mais il savait que c’était son devoir de se comporter ainsi. Alors Hans patienta, et nul ne vint davantage durant l’heure qui s’écoula qui lui parut désespérément longue. Son doigt était enflé à présent, et une douleur communiquée à travers le bras gagnait tout son corps. Le regard perdu au loin à la recherche d’une aide providentielle, Hans savait que la nuit bientôt viendrait. Ce qu’elle fit, inéluctablement. Et de longues et interminables heures, à moins que ce ne soit des siècles, se succédèrent. Au petit matin, le premier passant, un pasteur dit-on le retrouva, transi de douleur, grelottant de froid. Hans avait sauvé le village. Et il devint naturellement un héros. Si vous passez par Haarlem, ne manquez pas de faire un détour par sa statue qui se dresse sur l’une des écluses entrecoupant la digue de Spaarndam. »

Mary Mapes DodgeLes Patins d’Argent – 1865

Certains se donnent corps et âmes pour sauver une digue dont la destruction entraînerait un drame pour leur peuple, d’autres facilitent cet effondrement.

Éducation industrielle

« L’éducation de masse, qui se promettait de démocratiser la culture, jadis réservée aux classes privilégiées, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes.

la société moderne, qui a réussi à créer un niveau sans précédent d’éducation formelle, a également produit de nouvelles formes d’ignorance.

Il devient de plus en plus difficile aux gens de manier leur langue avec aisance et précision, de se rappeler les faits fondamentaux de l’histoire de leurs pays, de faire des déductions logiques, de comprendre des textes écrits autres que rudimentaires. »

Christopher LaschLa culture du Narcissisme (Éd. Climats, Paris, p.169) – 2000

Ennemi invisible

« Le renoncement a produit ses effets, ce qui est perdu est perdu, et ce qui surtout est produit, c’est la gêne et la tristesse de l’incommensurable et de l’obscur.

L’homme est libre, dit-on. Mais on lui a ôté l’air. Libre de croire ce qu’il veut, mais on a attaqué en lui la faculté de croire, on le livre déconcerté aux suggestion de l’imprimé. Libre de faire ce qu’il veut, mais cette liberté-là, de la manière dont l’évènement l’a tournée, se ramène de plus en plus à l’obligation, effective sinon juridique, d’exécuter des ordres matériels.

Il y a beau temps que l’artisan a perdu l’usage de l’outil, qu’on l’a rangé devant les rouages de l’usine, qu’on a fait celui un ouvrier.

Et voici qu’aujourd’hui l’ouvrier n’est plus maître du travail de ses doigts : un chronométreur les calcule pour lui, et les corrige.

[…] Et que d’autres maîtres encore : à côté de la Science, il y a la Finance, qui joue elle aussi dans les abstractions, et dans ce jeu trouve des forces immenses, asservissantes pour tous, pour l’industriel, pour le bourgeois comme pour l’ouvrier.

L’homme qui avait espéré d’être libre, se trouve dépossédé.

L’émancipation est manquée, toutes les classes de l’ancienne humanité tombent ensemble, prises aux rets d’un vainqueur invisible. »

Daniel HalévyDécadence de la Liberté (Éd. Bernard Grasset, Les Écrits, p.232 et 233) – 1931

Mise au point fasciste

« La persécution systématique des juifs a été une erreur d’Hitler, car elle est une mesure située hors du contrat fasciste.

Il y a des sans-parti dans un régime fasciste, comme il y a des spectateurs sur le parcours d’un défilé.

S’ils se tiennent tranquilles, pourquoi les ennuyer ? »

Maurice BardècheQu’est-ce que le fascisme ? (Éd. Les Sept couleurs, Paris, p.44) – 1962

Caprices citoyens

« L’omnipotence fondée sur le consentement général qu’entrevoyait Tocqueville n’est donc qu’une des faces de l’État moderne.

L’autre est une tout aussi entière impotence, devant les pressions revendicatives quotidiennes et opposées qu’exercent sur lui les citoyens, avides d’une assistance en contrepartie de laquelle ils acceptent de moins en moins d’obligations.

À tout envahir, l’État démocratique s’est gorgé en fin de compte de plus de responsabilités que de pouvoirs. »

Jean-François Revel –  Comment les démocraties finissent (Éd. Grasset & Fasquelle, Paris, p.20) – 1983

Une certaine idée du fascisme

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« Au-delà de tout, dans le fascisme, il existe un sentiment du monde, un certain style de vie, une approche particulière de l’existence. Dans le fascisme, il y a, avant la politique, une dimension esthétique, symbolique et existentielle, il y a un certain savoir-faire aristocratique voué au peuple, qui fait décanter l’esprit en cultivant le corps, qui porte en triomphe la mort en vivant pleinement sa vie, qui expérimente la liberté au sein de la communauté.
Être fasciste, c’est une chose presque indéfinissable, un quid, un mélange d’activisme, de jeunesse, de combativité, de mysticisme. Être fasciste, c’est avoir une allure sobre et décontractée, tragique et solaire, c’est posséder une volonté de grandeur, de puissance, de beauté, d’éternité, d’universalité. C’est adhérer à une logique de fraternité, de camaraderie, de communauté. Être fasciste, c’est avoir conscience d’une destinée et avoir l’envie éhontée de l’affronter, avoir la capacité de vivre pleinement dans la bande, dans l’équipe, dans le clan et de savoir élever ce lien au niveau de la nation et de l’empire. Être fasciste, c’est avoir 17 ans pour toute la vie.
C’est se dépasser, c’est donner forme à soi-même et au monde. Être fasciste, c’est jouir en scandalisant les moralistes, les sépulcres blanchis, les vieux perruqués. C’est cultiver la radicalité dans le pragmatisme, ressentir le dégoût pour la décadence et la petitesse d’esprit, tout en sachant vivre dans son temps, goûter à la modernité, puiser dans l’enthousiasme faustien pour la modernité.
Être fasciste, c’est avoir pour compagnons, au-delà de toute complication cérébrale le feu, le marbre, le sang, la terre, la sueur et le fer. C’est parvenir à faire vibrer ses cordes intérieures sur la fréquence des plus humbles tout en refusant l’adulation, l’indulgence, la démagogie et la prostitution intellectuelle. N’avoir de la nostalgie que pour le futur !
Le fascisme, c’est fonder des villes, assainir des terres, porter un projet de civilisation. C’est concevoir l’existence comme une lutte et une conquête, sans ressentiments. C’est faire don de soi aux camarades, à sa nation, à son idéal, jusqu’au sacrifice extrême. Oui être fasciste c’est tout cela avec, en plus, un style, une idée de l’esthétique, un goût pour le décorum. C’est être élégant et souriant jusqu’à l’échafaud et au-delà. »

Adriano SciancaCasaPound, une terrible beauté est née (Éd. du Rubicon, Paris) – 2012

(image de présentation du billet trouvée chez Phalanx Europa, superbe site identitaire !)