Fierté paternelle

statue-de-guillaume-tell Mon fils de 8 ans m’a fait une remarque dernièrement qui m’a rendu très fier; il m’a offert un de ses rares instants au cours desquels on a la sensation d’une pause spatio-temporelle, le temps de comprendre et d’apprécier qu’un petit bonhomme du CE2 ait bien plus de valeurs morales et d’honneur que bon nombre de mes « concitoyens » !

Nous étions donc en train de regarder un intermède publicitaire sur une chaîne de la TNT, l’annonce pour la friandise chocolatée Kinder Bueno défilait sous nos yeux.

Alors que j’étais en train de ruminer sur l’égoïsme du « père » et son sens particulier du sacrifice paternel, la publicité arrivait à son terme et le fils, après avoir délibérément menti à l’autorité patriarcale, dégustait avec un malin plaisir l’objet de sa convoitise en narguant son père du haut d’un balcon de la maison familiale. Mon gamin s’écria avec une surprenante sagesse spontanée : « ils ne sont pas gentils dans cette famille ! Ce n’est pourtant pas compliqué de partager entre le papa et le garçon, il y a deux Kinder dans un sachet !! pffff… n’importa quoi ! ».

Voilà… Merci à mon vertueux fiston !

Ce fils de réac, de facho insupportable aux valeurs traditionnelles éculées fait la leçon à tous les laquais et les promoteurs de Cordicopolis.

On aura beau me dire qu’il s’agit d’humour, pretexte salvateur pour faire passer parfois les pires messages à la jeunesse, et que le slogan indiquant « si bon qu’on en deviendrait méchant ! » est finalement la caution syntaxique décalée du clip, on n’apprend pas au vieux singe à faire la grimace.

Le conditionnel indique qu’une action est souhaitée.

Et dans ce cas, en plus d’être souhaitée, l’action de méchanceté est mise en pratique. Il n’y a aucun doute, le message est clair même s’il n’est peut-être pas le résultat d’une réelle volonté d’influencer le téléspectateur et qu’il n’est que la conséquence de la négligence et du dénigrement de créateurs vis à vis de valeurs séculaires; au final, il aboutit à faire la promotion de l’égoïsme (à 0:05), de la convoitise (à 0:07), du mensonge ( à 0:10), du vol (0:16), de l’insolence (0:25), de « l’enfant-roi » et de l’abandon de l’autorité parentale (à 0:26).

Sans parler de la justification de tout cela : « et la fin justifie les moyens »… belle morale !

Il n’y a pas de second ou de dixième degré, le produit de Kinder est tellement délicieux que l’issue ne peut-être et ne sera que systématiquement celle de la vidéo.

La bande-son est un aveu supplémentaire : Chris Isaak – Baby Did a Bad Bad Thing… je fais une mauvaise action, j’en ai conscience mais ce n’est pas grave, il n’y a que mon plaisir qui guide mes actes ! Cela fait tristement penser à d’autres sujets plus graves de l’actualité…

Encore une fois, le rectangle lumineux en activité au sein de tous les foyers de France peut faire son boulot subliminal sur tous les cerveaux de l’hexagone en toute impunité.

Petit à petit, la société se transforme, se déforme. Ceci est un exemple anecdotique mais bel et bien révélateur d’un phénomène démarré au milieu du XXe siècle.

« Plus on prendra de soin pour ravir aux hommes la liberté de la parole, plus obstinément ils résisteront, non pas les avides, les flatteurs et les autres hommes sans force morale, pour qui le salut suprême consiste à contempler des écus dans une cassette et à avoir le ventre trop rempli, mais ceux à qui une bonne éducation, la pureté des moeurs et la vertu donnent un peu de liberté.

Les hommes sont ainsi faits qu’ils ne supportent rien plus malaisément que de voir les opinions qu’ils croient vraies tenues pour criminelles (…) ; par où il arrive qu’ils en viennent à détester les lois, à tout oser contre les magistrats, à juger non pas honteux, mais très beau, d’émouvoir des séditions pour une telle cause et de tenter quelle entreprise violente que ce soit. Puis donc que telle est la nature humaine, il est évident que les lois concernant les opinions menacent non les criminels mais les hommes de caractère indépendant, qu’elles sont faites moins pour contenir les méchants que pour irriter les plus honnêtes, et qu’elles ne peuvent être maintenues en conséquence sans grand danger pour l’État. »

SpinozaTraité théologico-politique (1670)

Hanoho et Platon

montage Platon Aristote

(Platon à droite et Aristote à gauche, peinture École d’Athènes de Raphaël – 1509)

La lecture des textes antiques, en plus de vous procurer les mêmes curieuses sensations de profondes familiarités que celles ressenties en présence de vieilles photos poussiéreuses, légèrement jaunies, de vos ascendants sorties par hasard d’une ancestrale boite à chaussureunic_chaussures_p..._650x650-15229e8 (image sans rapport avec le billet mais je l’aime bien, voilà !), vous fait prendre conscience à la fois des fantastiques capacités de prémonition de leurs auteurs quant aux époques modernoeuds (Goux copyright) et des incroyables bonds en arrière que nous réalisons quant à la Morale qu’ils avaient mise en place, fruit de réflexions séculaires.

J’avais déjà publié au mois de décembre dernier une citation de Sénèque qui est, pour moi, une référence morale et qui représente idéalement cette période philosophique en quête de vertu.

Mais c’est en flânant du côté de chez Hanoho que m’est venu l’envie de faire un peu de réclame pour ces auteurs de l’Antiquité et de laisser tomber temporairement « Douleurs du monde » de Schopenhauer pour jeter un oeil sur le « Politique » de Platon qu’il nous conseille vivement, ainsi que « Éthique de Nicomaque » d’Aristote.

Hanoho nous explique que « dans cette ambiance délétère, il est toujours intéressant de se souvenir de ce que pensaient les philosophes antiques, et quel était le consensus au sein des civilisations passées car, comme le dit l’adage, pour comprendre le présent et le futur, il faut apprendre le passé. Voici donc quelques citations qui proviennent du Politique de Platon et qui, étrangement, résonnent en moi comme un rappel de ce que j’ai pu lire dans certains livres interdits. »

Le reste est à découvrir ici.

Au détour d’un commentaire lié à son billet, j’ai aussi été interpellé sur une des explications, parmi beaucoup d’autres, des moyens mis en oeuvre pour que notre civilisation se suicide à petit feu : l’abandon progressif de l’apprentissage des langues dites mortes, langues fondatrices de notre civilisation.

« Je mets ici un extrait de « Greece & Rome » publié aux Cambridge University Press et traduit par mes soins:

« Les années 1950 représentent la dernière décennie complète du XXe siècle dans le lequel l’enseignement du latin dans les écoles secondaires a été dominée par les exigences universitaires. En 1960, les universités d’Oxford et de Cambridge ont cesser de réclamer un certificat de niveau élémentaire en Latin comme qualification d’entrée pour les étudiants de premier cycle. Cela eut des conséquences profondes et de grande portée pour l’enseignement du latin et des œuvres classiques dans les écoles. »

Sachant que le latin fut la langue européenne par essence du monde érudit et aussi celle de l’église catholique, la guerre qui fut menée contre cette langue et les oeuvres classiques par une certaine oligarchie internationaliste et anti-chrétienté donne un tableau d’ensemble plutôt cohérent. »

Mise en lumière intéressante.

Pour finir, je vous laisse avec cette citation tellement d’actualité tirée de l’oeuvre de Platon : « le gouvernement de la multitude [démocratie] est débile en tout et sans grande puissance non plus, ni pour le bien, ni pour le mal, si on le compare aux autres, parce que dans ce gouvernement l’autorité est émietté entre un grand nombre d’individu. »

Dissolvant égalitaire

« …La jeunesse romaine ne devait pas fréquenter des esprits aussi dissolvants.

Sur le plan moral, Carnéade et ses compagnons étaient aussi redoutables que les Carthaginois sur le plan militaire. Les nations montantes craignent par-dessus tout l’absence de préjugés et d’interdits, l’impudeur intellectuelle, qui fait l’attrait des civilisations finissantes. »

Emil Cioran – De l’inconvénient d’être né (nrf essais Gallimard, p.157) – 1973 [1990]