Le merle blanc

« […] il me semble que la démocratie est une forme politique qui est en train de crever et que nous allons inéluctablement vers des ordres. Ils seront noirs, ils seront rouges, ils seront blancs, je n’en vois pas bien la couleur, mais je crois que nous sommes condamnés à l’ordre. Ce n’est pas un souhait que j’émets, c’est un diagnostic. Je suis persuadé que, demain, la démocratie devra passer la main. Évidemment, il y a des ordres de mon choix et d’autres qui le sont moins. Il va de soi que je préfère une France gaulliste telle que nous l’avons connue pendant dix ans avec cette espèce de Don Quichotte monarchique qui s’appelait le général de Gaulle à la France d’un quelconque Georges Marchais. Je suis pour le despote éclairé, si vous voulez savoir mon idéal de gouvernement. Et le gaullisme a réussi ce miracle. De Gaulle gouvernait absolument seul, impunément, mais, coup de chance, ce n’était pas une terreur. Mais souhaiter des despotes éclairés dans une Europe en pleine déliquescence, c’est espérer la venue d’un merle blanc. Il se trouve que la France a été gouvernée pendant dix ans par un merle blanc qui portait un képi de général et que je suis heureux d’avoir connu cette époque. Qui aurait dit que nous aurions un nouveau roi dans la France de 58, républicaine, IIIe République, IVe République, cette affreuse république, radicale, socialiste, amateur de congrès, de banquets, de cassoulet et de bannières tricolores tendues sur les bedaines, avec ces espèces de marionnettes qu’étaient les présidents du Conseil. Pourtant nous l’avons eu, notre nouveau roi. Parce que la France est monarchiste, tiens. La France n’est pas démocrate et la France n’est pas républicaine. »

Jean Cauentretien avec Jacques Vanden Bemden (revue Vouloir, n°105-108, archives Eroe) – 1993

Le peuple et les masses

« Qu’est-ce qui caractérise notre époque par rapport aux précédentes ? L’excès de natalité. Les masses pèsent lourdement sur la terre depuis soixante-dix ans. Leur poids écrase la civilisation.

On peut faire toutes sortes de choses pour le peuple : le nourrir, l’instruire, lui donner du travail, lui enseigner le civisme, lui inculquer l’horreur de l’ivrognerie, accoutumer son oeil aux oeuvres d’art et son coeur aux sentiments généreux.

Pour les masses, on ne peut faire que deux choses : les loger ou les tuer.

De là la transformation singulière de deux activités humaines : la guerre et l’architecture. Les guerres du passé étaient des parties d’échecs, assez meurtrières quelquefois, mais jouées par des artistes. C’était le général le plus intelligent ou le plus hardi qui gagnait. À présent, ce sont d’énormes hécatombes. les vainqueurs ne sont plus des joueurs plus ou moins habiles. ce sont les pions eux-mêmes. Une masse en écrabouille une autre.

[…] Autre aspect de la guerre : elle est devenue morale, c’est-à dire sans pitié. Les rois se battaient pour gagner des provinces. Les masses refuseraient de se battre pour des buts aussi pratiques. Alors on se mobilise pour les idées. Quand la guerre est finie, le parti vainqueur décrète qu’il est le parti du Bien et que le parti vaincu est celui du Mal. Les idées ne composent pas. Une idée victorieuse anéantit ou réduit au désespoir l’idée vaincue. Les masses aiment cette justice en noir et blanc.

[…] En effet, ce n’est pas les crimes de guerre que l’on a sanctionné à Nuremberg – les crimes de guerre existent depuis le commencement de l’humanité, et ils restent traditonnellement impunis – c’est le crime de pensée. Celui qui s’est servi de l’idéologie périt par l’idéologie. ».

Jean DutourdLes ravages de la morale (revue La Nouvelle École, n°29, Éd. Copernic, p. 31) – juin 1976

La multitude moderne

« […] il faut ici mentionner que la multitude qui se donne toute licence – exactement comme le mégalomane dans ses rêveries -ne s’estime pas seulement détenir la sagesse infuse mais, également convaincue d’avoir pour elle la vertu, se paraît valeureuse, noble invincible, pieuse et belle; et là où ils sont en grand nombre, les hommes de ce monde ont tendance à se permettre tout ce qui leur est individuellement interdit.

Ces privilèges des multiples »Je » grandis en un « Nous » donnent aujourd’hui la nette impression que la civilisation et la domestication croissantes de l’individu doivent être compensées par un processus proportionnel de décivilisation des Nations, des États et de toutes les communautés d’esprit; évidemment, il faut y voir la manifestation d’un désordre des affects, d’un trouble de l’équilibre affectif qui bien y regarder précède même l’antagonisme du « Je » et du « Nous », et tout jugement moral. »

Robert MusilDe la bêtise (Éd. Allia, Paris, p. 21-22) – 2015 [1937, conférence à Vienne]

La fabrication des zombis

« Que voulaient les communistes d’autrefois ? Ils voulaient la mise en commun des richesses de l’humanité et une gestion rationnelle assurant à tous abondance et paix. Ils voulaient aussi la création d’un homme nouveau, capable de désirer ces bienfaits, un homme rationnel et universel, délivré de toutes entraves que sont des racines, une nature et une culture. Ils voulaient enfin assouvir leur haine des hommes concrets, porteurs de différences, leur haine également de la vieille Europe, multiple et tragique.

Et l’Occident américain, que veut-il ? Eh bien, la même chose. La différence porte sur les méthodes. Récusant la planification par la contrainte, le système américain voit dans le marché le facteur principal de la rationalité économique et des changements. D’où le nom de communisme de marché que lui donne Flora Montcorbier.

Le communisme de marché, autre nom du mondialisme, ne partage pas seulement avec son ex-frère ennemi soviétique la vision radieuse du but final. Pour changer le monde, lui aussi doit changer l’homme, fabriquer l’homo oeconomicus de l’avenir, le zombi, l’homme du nihilisme, vidé de contenu, possédé par l’esprit du marché et de l’Humanité universelle. »

Dominique VennerHistoire et tradition des Européens, 30 000 ans d’identité (Éd. du Rocher,  p. 220) – 2004

La folie du progrès

Survivre_au_progres

« Un homme sensé, même s’il a un peu chaud, n’ouvre pas l’outre d’Éole pour se procurer un léger zéphyr.

Le premier bienfait d’une société policée est dans la stabilité qu’elle assure à tous, de sorte qu’il n’est pas un de ses membres, même parmi les moins défavorisés, qui dans le présent, ne se trouve le maître d’un peu d’avenir.

Cette stabilité s’oppose à la folie du progrès, puisqu’elle substitue la jouissance d’un bien réel à la poursuite d’un bien imaginaire, mais loin d’être contraire aux améliorations véritables, elle seule les permet. »

Abel BonnardLe drame du présent, Les Modérés (Éd. Bernard Grasset, Paris, 25e édition,  p. 24) – 1936

La beauté nul hasard

« La beauté d’une race ou d’une famille aussi, sa grâce et sa qualité dans toutes ses manières de se comporter, s’acquiert à force de travail : elle est, comme le génie, le produit final du travail accumulé des générations.

Il faut avoir fait de grands sacrifices au bon goût, il faut avoir fait bien des choses, s’être abstenu de faire bien des choses par amour pour lui – le dix-septième siècle français est admirable à ces deux égards -, il faut en avoir fait un principe de choix quant à la société, au lieu, au vêtement, à la satisfaction sexuelle, il faut avoir préféré la beauté à l’avantage, à l’habitude, à l’opinion, à la paresse.

Ligne de conduite suprême : il ne faut jamais se laisser « aller » même à ses propres yeux. »

Friedrich Wilhelm NietzscheLe crépuscule des idoles (Éd. Flammarion, col. GF, Paris, p. 212) – 1888 [2005]

L’aristocratie, source de civilisation

« On peut dire que jusqu’aux approches de la Révolution française, la littérature en exercice est, en gros, une littérature de consentement.

À partir du moment où la société bourgeoise, issue de la révolution, est stabilisée, se développe au contraire une littérature de révolte.

Les valeurs officielles sont alors niées, chez nous pas exemple, soit par les porteurs de valeurs révolutionnaires, des romantiques à Rimbaud, soit par les mainteneurs de valeurs aristocratiques, dont Vigny et Balzac sont de bons exemples.

Dans les deux cas, peuple et aristocratie, qui sont les deux sources de toute civilisation, s’inscrivent contre la société factice de leurs temps. »

Albert CamusDiscours de Suède (Éd. Gallimard, coll. nrf, Paris, p. 38) – 1958

Aggiornamento des droits individuels

« C’est toute la sphère de la citoyenneté qui enregistre désormais l’aggiornamento consacrant la prépondérance des droits individuels sur les obligations collectives.

Quel civisme anime encore les citoyens quand seuls 5% des Européens déclarent être prêts à se sacrifier pour la liberté, 4% pour la justice et la paix ?

Qu’est devenue la morale républicaine quand les taux d’abstention électorale ressemblent à des raz de marée répétés, quand plus d’1 français sur 2 considère qu’il n’est pas grave de ne pas voter, quand seul moins d’1 français sur 3 définit le bon citoyen comme étant celui qui paie des impôts sans frauder le fisc ?

Les idéaux de bien-être, la décrédibilisation des grands systèmes de sens, l’extension des désirs et droits à l’autonomie subjective ont vidé de leur substance les devoirs civiques comme ils ont déprécié les impératifs catégoriques de la morale individuelle et interindividuelle; en lieu et place de la morale du civisme, nous avons le culte de la sphère privée et l’indifférence envers la chose publique, le « tout-argent » et la « démocratisation » de la corruption. »

Gilles LipovetskyLe crépuscule du devoir, l’éthique indolore des nouveaux temps modernes (Éd. Gallimard, coll. nrf essais, p. 208 et 209)  – 1992

Force à la loi pour détruire notre monde

« Notre temps se protège à merveille du danger qu’il y aurait pour lui à voir arpenter par quelques esprits nourris de cette forme suprême de sens critique qu’est le don de pitrerie, ce territoire du concret qu’il pense avoir définitivement enseveli sous le catéchisme du Bien.

Ce Bien lui-même, tandis qu’il opère ses ravages (le plus souvent sous les auspices d' »avancées législatives » plus délectables les unes que les autres), doit passer pour allant de soi.

Nul ne doit être à même de se demander qui sont ceux et celles qui oeuvrent sans se lasser à produire de telles merveilles; et nul ne doit non plus se demander d’où leur vient qu’ils ne se lassent jamais de telles entreprises.

Toute la démolition de ce qui reste du monde glisse ainsi, jour après jour, comme une lettre à la poste; et de considérables métamorphoses échappent de cette manière au libre examen.

Mais ce sont d’abord les agents de ces métamorphoses qui sont préservés de tomber sous la « juridiction de la comédie » dont parlait Balzac et qui est la meilleure définition de toute entreprise littéraire digne de ce nom. »

Philippe MurayExorcismes spirituels III (Éd. Les Belles Lettres,essais, Paris, p.217- – 2002

Principe révolutionnaire

« Quand un homme désire avoir de l’argent et qu’il est courageux , actif et entreprenant, il travaille de toute sa force.

Quand il est avide et paresseux, il se déclare révolutionnaire. Il veut changer le sort de l’humanité, parce qu’il n’est pas capable de changer le sien. »

Abel Bonnard L’Argent ( Éd. Librairie Hachette, p.49) – 1928