Force à la loi pour détruire notre monde

« Notre temps se protège à merveille du danger qu’il y aurait pour lui à voir arpenter par quelques esprits nourris de cette forme suprême de sens critique qu’est le don de pitrerie, ce territoire du concret qu’il pense avoir définitivement enseveli sous le catéchisme du Bien.

Ce Bien lui-même, tandis qu’il opère ses ravages (le plus souvent sous les auspices d' »avancées législatives » plus délectables les unes que les autres), doit passer pour allant de soi.

Nul ne doit être à même de se demander qui sont ceux et celles qui oeuvrent sans se lasser à produire de telles merveilles; et nul ne doit non plus se demander d’où leur vient qu’ils ne se lassent jamais de telles entreprises.

Toute la démolition de ce qui reste du monde glisse ainsi, jour après jour, comme une lettre à la poste; et de considérables métamorphoses échappent de cette manière au libre examen.

Mais ce sont d’abord les agents de ces métamorphoses qui sont préservés de tomber sous la « juridiction de la comédie » dont parlait Balzac et qui est la meilleure définition de toute entreprise littéraire digne de ce nom. »

Philippe Muray – Exorcismes spirituels III (Éd. Les Belles Lettres,essais, Paris, p.217- – 2002

Procréation salvatrice pour l’Occident

« En Occident nous ne pouvons concevoir l’humain que dans cette dualité du temporel et du spirituel.

Tout l’édifice de notre prospérité mentale repose sur cette convention. Notre esprit est enraciné dans la matière et nous ne pouvons vivre que dans l’organisation savante des esprits animaux entreliés aux facultés de l’âme.

Cette loi édicte que l’homme aura la volonté de multiplier ou bien qu’il ne pourra se maintenir à l’étiage, mais que promptement il diminuera comme s’il y avait en lui la détermination de s’anéantir.

Cette loi est la promesse même faite à notre espèce, notre pacte d’alliance avec les forces du monde, la souche patriarcale de l’empire humain. »

Pierre Drieu La Rochelle – Mesure de la France (Éd. Grasset, Les Cahiers Verts sous la direction de Daniel Halévy, 4610e exemplaire vergé bouffant, p.21 et 22) – 1922

Détermination en berne

« Les Français n’ont plus d’ambition nationale. Ils ne veulent plus rien faire pour la France.

Je les ai amusés avec des drapeaux, je leur ai fait prendre patience en attendant quoi, sinon la France ? » – Charles de Gaulle

André Malraux – Les chênes qu’on abat… (Éd. Gallimard, nrf, p. 23) – 1971

Exécrable révolution française !

« Il n’y a plus de Vendée, écrivait le général Westermann à la Convention en novembre 1793, après sa victoire de Savenay. Elle est morte sous notre sabre avec ses femmes et ses enfants.

Je viens de l’enterrer dans les marais et les bois de Savenay. J’ai écrasé les enfants sous les pieds de nos chevaux, massacré les femmes qui, au moins celle-là, n’enfanterons plus de brigands.

Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé…

Nous ne faisons pas de prisonniers, car il faudrait leur donner le pain de la liberté, et la pitié n’est pas révolutionnaire. »

Quelques mois plus tard, Westermann devait être exécuté avec les dantonistes, flétris du nom d’Indulgents. »

Guy Debord – Panégyrique (Éd. Gallimard, nrf, Tome premier, p. 73 et 74) – 1993 [2005]

Immanence d’un peuple

« Des mirages de l’internationalisme socialiste à l’incontournable réalité des cultures : tel est l’itinéraire spirituel revendiqué par Régis Debray.

Aux temps héroïques de la guérilla, il participait à la grande insurrection des peuples asservis contre les maîtres du monde.

L’heure des brasiers est passée : sans rien renier de sa jeunesse révolutionnaire, l’ancien compagnon de route de Che Guevara constate aujourd’hui que l’homme a des racines, une généalogie, une mémoire ethnique, bref qu’il ne se définit pas seulement par ses intérêts et par ses espérances.

Avant de s’engager volontairement dans un combat (ou dans une carrière), il est embarqué, bon gré mal gré, dans un destin collectif; avant d’être inculte ou cultivé, bourgeois ou prolétaire, il est culturel : immergé, corps et âme, dans l’immanence de sa communauté. »

Alain Finkielkraut – La défaite de la pensée (Éd. Gallimard, nrf, Paris, p. 115 et 116) – 1987

France, ma patrie

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Fin de l’identité européenne

« Je sens peser sur mes épaules misérables le poids démesuré du plus glorieux des héritages.

À moi, qui ne suis rien et qui n’apporte rien, la civilisation fait un cadeau gigantesque : le patrimoine de l’Europe. Il est fait de trésors et de souvenirs.

Chacun de nous, je crois, à Londres et à Vienne, à Berlin et à Madrid, à Athènes et à Varsovie, à Rome et à Paris, à Sofia et à Belgrade, doit ressentir le même drame.

Chacun de nous est le dernier des Européens.

Je suis le prince débile issu d’une lignée de colosses et qui va peut-être clore une race. Je mourrai sans postérité, stérilisé par l’atome ou égorgé par un fanatique. Et mes frères auront le même sort.

Des géants nous précèdent, des héros et des savants, des explorateurs de la terre et des explorateurs de l’âme, des César et des Antoine, des monarques et des capitaines, des silhouettes sévères en robe de bure, de belles courtisanes ou des brutes implacables. Tout un cortège de grandes figures, resplendissantes de splendeur et de puissance, se déroule à nos yeux, immense fardeau pour nos contemporains dérisoires.

Voici que s’amassent à l’Orient les nuages sinistres de la ruée païenne et barbare. Je vais mourir. Je meurs. Et la race Europe avec moi. Avec nous. Je ne laisserai rien.

Depuis cinquante ans j’ai dispersé l’héritage. Et laissé le royaume du ciel en friche. Je n’aurais pas d’héritiers dans ce monde hostile et chaotique. Je ne puis laisser qu’un message : l’histoire, la très belle histoire d’une civilisation mortelle, qui se croyait invincible. Une civilisation pour laquelle des milliards d’hommes ont lutté et vaincu pendant trente siècles.

Personne ne sera là pour me lire. Qu’importe. Voici comme un dernier cri de rage et d’amertume : le Testament d’un Européen. »

Jean de Brem – Le testament d’un européen (Éd. La Table Ronde, Paris, p. 7 et 8) – 1964

Génération courage

« Chaque génération sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus – Discours de Suède (Éd. Gallimard, nrf, Paris, p. 17) – 1958

Expansion mondiale du moche

« D’où vient le mauvais goût ? Pourquoi y a–t-il du lino plutôt que rien ? Comment le kitch  s’est-il emparé du monde ?

La ruée des peuples vers le laid fut le principal phénomène de la mondialisation.

Pour s’en convaincre, il suffit de circuler dans une ville chinoise, d’observer les nouveaux codes de décoration de La Poste française ou la tenue des touristes.

Le mauvais gout est le dénominateur commun de l’humanité. »

Sylvain Tesson – Dans les forêts de Sibérie (Éd. Gallimard, nrf, p.30) – 2011

Monde moderne prostitutionnel

« Le monde moderne n’est pas universellement prostitutionnel par luxure. Il en est bien incapable. Il est universellement prostitutionnel parce qu’il est universellement interchangeable.

Il ne s’est pas procuré de la bassesse et de la turpitude avec son argent. Mais parce qu’il avait tout réduit en argent, il s’est trouvé que tout était bassesse et turpitude.

Je parlerai un langage grossier. Je dirai : Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est le maître du curé comme il est le maître du philosophe. Il est le maître du pasteur comme il est le maître du rabbin. Et il est le maître du poète comme il est le maître du statuaire et du peintre.

Le monde moderne a créé une situation nouvelle, nova ab integro. L’argent est le maître de l’homme d’Etat comme il est le maître de l’homme d’affaires. Et il est le maître du magistrat comme il est le maître du simple citoyen. Et il est le maître de l’Etat comme il est le maître de l’école. Et il est le maître du public comme il est le maître du privé.

Et il est le maître de la justice plus profondément qu’il n’était le maître de l’iniquité. Et il est le maître de la vertu plus profondément qu’il n’était le maître du vice.

Il est le maître de la morale plus profondément qu’il n’était le maître des immoralités.  »

Charles Péguy – Note conjointe sur M. Descartes (Ed. Gallimard, nrf, 8e édition, pp. 291-292) – 1914 [1942]