Anarchiste visionnaire

« …les libertés publiques ont pour base et pour sauvegarde les moeurs domestiques; que les mêmes maximes par lesquelles on détruit les droits des peuples sont celles par lesquelles vous et vos coryphées vous renversez l’ordre des familles;… cette pornocratie qui depuis trente ans a fait reculer en France la pudeur publique, et qui, à force d’équivoques et à l’aide de la corruption la plus subtile, s’est constituée partout des avocats, des philosophes, des poètes et des dévots…

Le mariage, dans la pureté de son idée, est un pacte de dévouement absolu. Le plaisir n’y figure qu’en second ordre… le mariage devient pour les époux un culte de la conscience, et pour la société l’organe même de la justice… le concubinat, soit l’union de l’homme et de la femme, secrète ou solennelle, mais formée seulement en vue du plaisir, bien que dans certains cas excusable, est le repaire habituel des parasites, des voleurs, des faussaires et des assassins.

… J’ai blâmé avec toute l’énergie dont j’étais capable, la séduction, l’adultère, l’inceste, le stupre, le viol, la prostitution, tous les crimes et délits contre le mariage et la famille, j’eusse dû dire contre la femme. Je les ai dénoncés comme les signes et les instruments du despotisme…

Changez, modifiez, ou intervertissez, par un moyen quelconque, ce rapport des sexes, vous détruisez le mariage dans son essence; d’une société en prédominance de justice vous faites une société en prédominance d’amour; vous retombez dans le concubinat et la papillonne; vous pouvez avoir encore des pères et des mères, comme vous avez des amants, mais vous n’aurez plus de famille; et sans famille, votre constitution politique ne sera plus une fédération d’hommes, de familles et de cités libres, ce sera un communisme théocratique ou pornocratique, la pire des tyrannies.

… Établissez, avec la communauté des amours, l’universalité du célibat, et je ne crains pas de le dire, vous aurez un surcroît de consommation, moins de travail, moins d’épargne, partant plus de misère; en dernière analyse, à la place d’une société policée, une société vouée au brigandage ou, sinon, à la plus dégradante servitude. »

 

Pierre-Joseph ProudhonLa pornocratie ou les femmes dans les temps modernes – 1875 (Librairie internationale – Éditeurs A. Lacroix et Cie)